Peintures censurées

L’épaisseur du mystère

The depth of the mystery

 

« Ce qui est joli est ennuyeux » dit Thierry Dussac, dont le combat pictural contre la Beauté est saisissant. Dessinateur et peintre virtuose, il n’a de cesse de lutter contre l’élégance qui surgit immanquablement à chaque fois qu’il empoigne son pinceau.

Le beau, le léché, le réaliste, le classique qu’il maîtrise parfaitement – pour avoir étudié en solitaire la technique de la peinture et être parvenu, à vingt-deux ans, à copier parfaitement les grands académiciens, Jean-Léon Gérôme en particulier – Dussac n’en veut pas.

 

Tous les stratagèmes sont bons, depuis une vingtaine d’années, pour tenter d’échapper à cela. Cependant… Les formats gigantesques adoptés demeurent moins effrayants que monumentaux, la matière épaisse et dégoulinante, moins indigeste que lyrique, et la couleur vive, plus opalescente qu’aveuglante.

Seuls les sujets choisis par Dussac sont fondamentalement gênants. Indiens misérables, enfants munis de prothèses ou, plus récemment, monstres conservés dans les bocaux du Musée de l’École de Médecine à Paris, chaque thème empoigné – après avoir été photographié ou dessiné – est inconfortable. Tous, à la lisière du voyeurisme, hurlent l’injustice des hasards de l’existence, l’omniprésence de la différence. Avec une colère que la belle peinture, toujours, métamorphose en symphonie.

 

Les deux petites sœurs qui figurent parmi les modèles favoris de l’artiste, comme le fœtus de siamois qui fut son sujet principal en 2012, et comme son projet de travailler à présent autour du thème de la parentalité, chacun des thèmes essentiels abordés par cet artiste incarne surtout l’impossible exactitude de la duplicité, l’incapacité de l’humanité à se reproduire exactement. La solitude, donc.

Cherchez l’erreur : à l’opposé de l’optimisme des scientifiques férus de clonage, Dussac entonne encore et toujours plus fort un hymne qui lui est propre, tout à la pauvre gloire de l’impossible égalité, de l’inaccessible partage avec l’Autre. Les siamois ne sont pas viables.

Rageur mais splendide, l’univers de Dussac va même plus loin, tant il est fondé sur l’intime conviction que jusqu’au sein d’un même individu la différence existe. Un monstre sommeille en tout innocent, et vice versa. Sur chaque toile, le combat que tout individu livre avec lui-même est immanquablement à l’œuvre, incarné par la bagarre que la colère gestuelle livre à la beauté des apparences.

 

« Toute séparation est une disparition » affirme ce peintre de l’impossible apaisement. L’inquiétude qui lui fait provoquer la disparition de ses tableaux anciens sous des giclures épaisses de couleurs en témoigne. Même si, là encore, le drame se laisse dévorer par la splendeur graphique des impacts de matière et des coulures de couleur… Inexorablement rattrapé par cette fichue nécessité de lumière et d’éclat, plus Dussac s’acharne à portraiturer l’angoisse, plus la Beauté nécessaire à l’existence revient en force ; clamant très haut et très fort que certes vivre est douloureux mais que cela n’en demeure pas moins éblouissant.

« Enfant je me suis mis à la peinture pour échapper au monde des adultes que je ne comprenais pas. Je me suis créé une bulle. Et j’y ai mis des corps». Depuis, si le mystère n’en finit pas de s’épaissir, l’espérance, elle aussi, gagne du terrain.

 

Françoise Monnin, Paris, février 2013

Propos de l’artiste recueillis dans son atelier à Paris

Attention ces œuvres peuvent choquer la sensibilité de certaines personnes.
Je souhaite accéder aux œuvres censurées.

 

‘’Pretty is boring’’ says Thierry Dussac, whose pictorial battle against beauty is striking. Drawer and painter virtuoso, he keeps fighting the elegance that inevitably arises each time he grabs his paintbrush.

Beauty, properness, realism, classicism, styles that he masters perfectly – having studied the technique of painting by himself and succeeding at 22 in copying to perfection the greatest Academicists, especially Jean-Léon Gérôme – Dussac doesn’t want them.

For the past twenty years, any stratagem to escape these has been worth trying. However… The gigantic sizes he choses appear less frightening than monumental, the thick and dripping matter less disagreeable than lyric, and the wild colours more opalescent than blinding.

Only the subjects chosen by Dussac are fundamentally disturbing. Miserable Indians, children wearing prosthetics or, more recently teras kept in bocals at the Museum of Medicine School in Paris, every theme seized – after being photographed or drawn – is uncomfortable. Each of them borders on voyeurism, screams out the injustice of the chances of existence, the omnipresence of difference, with the anger that beautiful paintings always morph into symphonies.

The two little sisters who are some of the artist’s favorite models, like the Siamese foetus which was his main subject in 2012, and also like his project of working on the subject of parenthood from now on; each of these essential themes handled by this artist embodies above all the impossible exactitude of duplicity, the incapacity of humanity to reproduce exactly: solitude that is.

Spot the mistake: contrary to the optimism of cloning-enthusiast scientists, Dussac strikes up again and louder still an anthem peculiar to him. All for the poor glory of the impossibility of equality, the unattainability of sharing with the other. Siamese are nonviable.

« Any separation is a disappearance » claims this painter of the unappeasable appeasement. The anxiety that pushes him to make his old paintings disappear under thick splatters of colours bears witness to this. Even though here once more, the tragedy lets itself be devoured by the graphic splendour of the crashing matter and the drips of paint… Inevitably caught up by this damn necessity of light and brightness, the more Dussac persists in portraying the anguish, the harder the beauty necessary to our existence hits back; claiming very high and very loud that living is indeed painful but that doesn’t stop it from being dashing.

« As a child I started painting to escape a world of adults that I didn’t understand. I created a bubble of my own. And I put bodies in it. » Since then, even though the mystery keeps getting deeper, hope too is gainingground.

Françoise Monnin, Paris, February 2013 Comments of the artist noted down in his workshop in Paris.

Attention these works can shock the sensitivity of some people.
I want to access censored works