Thierry DUSSAC

Comme un peintre… enragé

Chaque matin, ce sont les mêmes gestes, les mêmes rituels. Thierry Dussac descend dans son “bunker”, sa bulle au sous-sol de son domicile, une cave de 22 m2, spartiate, recouverte d’un crépi blanc dans le XIIème arrondissement de Paris. Il ferme la porte, se cale dans un vieux siège maculé de tâches de peintures et s’allume un cigare – un Roméo et Juliette de préférence.

Lorsqu’il n’en a pas à portée de main, il déniche un mégot de la veille dans le cendrier. Là, enveloppé dans les volutes de tabac âcre, il fixe l’immense toile en cours agrafée au mur et… il attend.

Longtemps. Pas longtemps.

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L’épaisseur du mystère

 

« Ce qui est joli est ennuyeux » dit Thierry Dussac, dont le combat pictural contre la Beauté est saisissant. Dessinateur et peintre virtuose, il n’a de cesse de lutter contre l’élégance qui surgit immanquablement à chaque fois qu’il empoigne son pinceau.

Le beau, le léché, le réaliste, le classique qu’il maîtrise parfaitement – pour avoir étudié en solitaire la technique de la peinture et être parvenu, à vingt-deux ans, à copier parfaitement les grands académiciens, Jean-Léon Gérôme en particulier – Dussac n’en veut pas.

 

Tous les stratagèmes sont bons, depuis une vingtaine d’années, pour tenter d’échapper à cela. Cependant… Les formats gigantesques adoptés demeurent moins effrayants que monumentaux, la matière épaisse et dégoulinante, moins indigeste que lyrique, et la couleur vive, plus opalescente qu’aveuglante.

Seuls les sujets choisis par Dussac sont fondamentalement gênants. Indiens misérables, enfants munis de prothèses ou, plus récemment, monstres conservés dans les bocaux du Musée de l’École de Médecine à Paris, chaque thème empoigné – après avoir été photographié ou dessiné – est inconfortable. Tous, à la lisière du voyeurisme, hurlent l’injustice des hasards de l’existence, l’omniprésence de la différence. Avec une colère que la belle peinture, toujours, métamorphose en symphonie.

 

Les deux petites sœurs qui figurent parmi les modèles favoris de l’artiste, comme le fœtus de siamois qui fut son sujet principal en 2012, et comme son projet de travailler à présent autour du thème de la parentalité, chacun des thèmes essentiels abordés par cet artiste incarne surtout l’impossible exactitude de la duplicité, l’incapacité de l’humanité à se reproduire exactement. La solitude, donc.

Cherchez l’erreur : à l’opposé de l’optimisme des scientifiques férus de clonage, Dussac entonne encore et toujours plus fort un hymne qui lui est propre, tout à la pauvre gloire de l’impossible égalité, de l’inaccessible partage avec l’Autre. Les siamois ne sont pas viables.

Rageur mais splendide, l’univers de Dussac va même plus loin, tant il est fondé sur l’intime conviction que jusqu’au sein d’un même individu la différence existe. Un monstre sommeille en tout innocent, et vice versa. Sur chaque toile, le combat que tout individu livre avec lui-même est immanquablement à l’œuvre, incarné par la bagarre que la colère gestuelle livre à la beauté des apparences.

 

« Toute séparation est une disparition » affirme ce peintre de l’impossible apaisement. L’inquiétude qui lui fait provoquer la disparition de ses tableaux anciens sous des giclures épaisses de couleurs en témoigne. Même si, là encore, le drame se laisse dévorer par la splendeur graphique des impacts de matière et des coulures de couleur… Inexorablement rattrapé par cette fichue nécessité de lumière et d’éclat, plus Dussac s’acharne à portraiturer l’angoisse, plus la Beauté nécessaire à l’existence revient en force ; clamant très haut et très fort que certes vivre est douloureux mais que cela n’en demeure pas moins éblouissant.

« Enfant je me suis mis à la peinture pour échapper au monde des adultes que je ne comprenais pas. Je me suis créé une bulle. Et j’y ai mis des corps». Depuis, si le mystère n’en finit pas de s’épaissir, l’espérance, elle aussi, gagne du terrain.

 

Françoise Monnin, Paris, février 2013

Propos de l’artiste recueillis dans son atelier à Paris

Les travaux de Thierry DUSSAC